L’Assurance Maladie lance en ce mois de septembre 2026 une campagne de dépistage de l’hypertension artérielle : « Votre tension mérite toute votre attention ». Depuis 2022, la Fondation Hypertension organise des Journées de Dépistage en entreprises. De cette mobilisation auprès de plus de 10 000 salariés, est née la cohorte ADT. Dans un entretien passionnant, les Professeurs Xavier Girerd et Atul Pathak analysent les résultats de ces données de terrain et en tirent deux enseignements majeurs.
Xavier Girerd : Merci au professeur Atul Pathak, Président de la Fondation de Recherche sur l’Hypertension Artérielle, de jouer avec moi à ces entretiens. Aujourd’hui, on veut parler de dépistage de l’hypertension. Il y a un grand programme en France qui est le dépistage national de l’hypertension artérielle en 2026, qui est voulu, qui est sponsorisé par l’Assurance Maladie. On se posait la question d’ailleurs, pourquoi l’Assurance Maladie s’occupe du dépistage ? Ce serait plutôt à d’autres structures de le faire, des structures peut-être plus médicales, plus scientifiques. Et j’aimerais pouvoir discuter avec vous, Professeur Pathak : finalement, à quoi on peut s’attendre de décider d’un dépistage national pour l’hypertension artérielle ? En fait, la Fondation a une expérience dans ces dépistages, c’est-à-dire qu’on va vers des gens qui ne vont d’habitude jamais ou qui n’ont pas de problèmes de santé, et donc, avec la Fondation sur l’hypertension artérielle, il y a eu des dépistages au travail et une grande cohorte a été constituée, la cohorte ADT où on a réalisé des autodépistages au travail entre 2022 et 2025. Et donc, il y a près de 1 000 personnes qui ont participé à ces autodépistages au travail, tous en France métropolitaine. Ils étaient volontaires pour, pendant leur temps de travail, participer à ce dépistage, donc le patron payait pour eux une demi-heure d’une pause santé de dépistage. Donc c’est une action très coordonnée avec les responsables de ces entreprises. Et là, la Fondation apportait son aide technique, apportait des tensiomètres automatiques au bras, les meilleures marques (Spengler Tensonic), on réalisait un protocole très standardisé d’une à trois mesures, parce que c’est pas la peine de faire trois mesures si la première est normale, si elle est à moins de 130, la deuxième et la troisième seront sûrement plus basses, et donc une à trois mesures en position assise. Tout ça était supervisé par une infirmière parce que ce n’est pas très simple de mettre le brassard sur le bras avec un tensiomètre. Il y a des gens qui ne savent pas faire, ils ne vont jamais chez le médecin, donc ils ne savent pas faire. Et puis, pour un tiers à peu près de ces gens-là, il y avait la possibilité d’avoir un entretien de prévention de quelques minutes avec un médecin et c’est votre serviteur qui a assuré ces 385 entretiens de prévention. Ça a été très intéressant de comprendre comment parler aux gens, pas pour leur dire « mangez moins salé, faites du sport » parce que ça, ils le voient à la télévision, mais c’est individualiser le conseil de prévention. On ne dit pas la même chose aux gens qui ont plus de 140, moins de 140, qui sont en surpoids, qui fument. Beaucoup de fumeurs, énormément de fumeurs. C’est un vrai problème en France, chez les hommes et chez les femmes, chez ces travailleurs, c’est terrible cela, et puis il y a des résultats. Juste avant de parler de ces résultats, j’aimerais de que vous nous disiez : vous vivez dans un territoire qui n’est pas la France, donc avec un système de santé qui est organisé différemment, j’imagine que le dépistage des maladies au Luxembourg c’est pas organisé comme en France, est-ce que vous pourriez me dire en quelques mots comment on organise dans des pays d’Europe avec beaucoup de ressources, finalement, comme le Luxembourg, comment on organise des dépistages nationaux sur la prévention des maladies cardiovasculaires ?
Atul Pathak : Alors ça tombe à point nommé puisqu’il y a deux initiatives qui se mettent en place actuellement : l’une, c’est une vaste campagne de dépistage qui va utiliser l’automesure à l’échelle du pays. On est en train de réfléchir à différentes stratégies. L’autre, plutôt à visée de recherche, qui est la création d’une grande cohorte nationale de patients hypertendus, donc on est certes modernes, en avance, mais en train de faire. Mais peut-être aussi vous citer d’autres actions peut-être plus pragmatiques : on a démarré, par exemple, le dépistage de l’hypercholestérolémie familiale chez les enfants dans les écoles. Donc il y a plusieurs initiatives qui sont en train de se mettre en place, qui s’inspirent quand même de ce qui a été fait jusqu’à présent, mais qui vont essayer aussi de tenir compte de ce que vous êtes en train de présenter, pour voir comment on peut affiner, optimiser des grandes campagnes de dépistage national.
Xavier Girerd : J’ai une question : est-ce que le numérique, d’une façon générale a pris la place ? Aujourd’hui, quand on fait un sondage, on n’envoie plus un courrier et on ne fait plus un entretien téléphonique, on envoie une enquête sur Internet. Alors il y a des avantages et des inconvénients. On s’est rendu compte que la qualité des sondages avait beaucoup baissé depuis qu’ils utilisaient uniquement les questionnements numériques. Mais est-ce que dans le dépistage, c’est quelque chose – dans des pays très évolués sur le plan du numérique comme le Luxembourg, qui est un pays où il y a beaucoup de d’investissements faits autour de cela : le numérique, l’IA – est-ce que vous avez une expérience ou une réflexion avec les experts ?
Atul Pathak : Alors vous allez être surpris, mais finalement le choix a été fait de rester dans quelque chose d’assez traditionnel. L’innovation, mais peut-être l’élargissement aux pharmaciens, aux infirmières, la possibilité de participer à ces campagnes de dépistage, mais qui vont rester je dirais des campagnes de dépistage à l’ancienne, c’est-à-dire où on va mesurer la pression artérielle de façon traditionnelle, avec une vraie interaction entre des professionnels de santé et des patients. Et ça ne sera pas des questionnaires, de l’autodépistage, mais ça va être quelque chose de plus, on va dire, « comme on faisait avant ».
Xavier Girerd : Donc c’est crayon/papier plutôt que prise en photo d’un écran de tensiomètre ?
Atul Pathak : Oui.
Xavier Girerd : J’aimerais présenter un premier résultat justement sur ces méthodes de dépistage, des conséquences d’un dépistage. Quand on fait un dépistage, il ne faut pas faire qu’une seule mesure – sauf si cette mesure est normale, on s’arrête. Et donc on conseille d’en faire au moins deux, voire trois. En fait, il suffit d’en faire deux. Il suffit de faire deux mesures de tension consécutives, sans attendre beaucoup de temps d’ailleurs entre la première et la deuxième mesure, boum, on fait, ça dure 45 s, une mesure, puis on fait une deuxième mesure. Et nous avons pu avoir l’opportunité dans certains centres très dynamiques, de conseiller aux gens un dépistage traditionnel dans le sens où, après la deuxième mesure, si elle était supérieure à 140/90, qui est le seuil qui détermine une hypertension éventuelle, une infirmière disait aux gens : je vais revenir demain et on refera exactement la même chose, deux mesures en position assise après quelques minutes de repos et on regardera à ce moment-là si vous êtes toujours au-dessus de 140-90. Le résultat est là : il n’y a que 41% des gens qui restent au-dessus de 140/90. Donc cette notion de dépistage, un seul dépistage, même bien fait avec deux mesures, en fait, on se trompe quasiment une fois sur deux dans le diagnostic. J’aimerais avoir votre commentaire, un peu peut-être historique : comment on faisait le dépistage traditionnel il y a 50 ans ? Comment envisagez-vous de faire le dépistage traditionnel dans un pays comme le Luxembourg, très organisé et très moderne ?
Atul Pathak : Je crois que c’est très intéressant parce qu’en fait, ça remet au goût du jour quelque chose que nos maîtres nous avaient appris, c’est à dire finalement, la mesure répétée de consultation suffisait en fait à identifier les patients hypertendus et donc c’est quasiment un changement de paradigme, c’est-à-dire que ce qui importe, ce n’est pas tellement l’automesure au poignet, au bras, etc. C’est la mesure répétée, et ça, je crois que c’est un message très important, qu’elle soit répétée au cabinet, qu’elle soit répétée avec d’autres professionnels de santé, qu’elle soit répétée à la maison par l’automesure. Finalement, la répétition de la mesure a plus d’importance que la manière de mesurer la pression artérielle, et ça ouvre énormément de champs dans l’avenir. D’abord, celui des appareils qui permettent de faire des mesures répétées de façon peut-être moins invasive. Deuxièmement, de pouvoir impliquer d’autres professionnels de santé que simplement le médecin. Et, troisièmement, de dire, mais même si vous allez revoir votre médecin dans l’intervalle, dans un intervalle de temps relativement court, si les données sont convergentes et bien ça vaut les méthodes modernes de dépistage avec des méthodes peut-être plus traditionnelles. Donc la répétition prévaut sur la nature de la mesure.
Xavier Girerd : J’aimerais rebondir sur cette idée de répétition qui est quand même une idée qui existe depuis très longtemps. Moi, j’ai une autre proposition à vous faire. Professeur Pathak d’évolution de la pensée concernant l’hypertension. Certes, c’est la répétition, mais c’est surtout changer les circonstances, l’horaire de la mesure, parce que la caractéristique principale de l’hypertension, c’est que le niveau de tension s’adapte à l’environnement. C’est le matin, vous venez de vous lever, vous venez de faire un effort physique. Alors on dit : Il faut être au repos depuis quelques minutes. Certes, oui, c’est la contrainte psychologique, c’est l’influence du sommeil, parce que quel est le moment de la journée où le système cardiovasculaire est le plus au calme, le plus au repos ? C’est pendant le sommeil. Et les choses ont changé grâce à la technologie, par le moyen de pouvoir mesurer maintenant, à quelques moments du jour et de la nuit la pression artérielle. Et il y a même des appareils qui sont complètement novateurs. Alors qui sont ces appareils de poignet. Nous-mêmes disions que les appareils de poignets oh, non, c’est pas bien, il faut un appareil de bras. Et bien celui-là, il a une caractéristique, c’est qu’il est complètement silencieux. Alors ça change tout parce qu’on peut mesurer la nuit sans réveiller les gens, parce que mesurer la nuit en réveillant les gens, ce qui était le cas de la technique avant, oui, c’est bien, mais même si les gens sont allongés, ils sont réveillés quand même ! Avec ça, les gens sont allongés, ils ne sont pas réveillés. Et moi, je crois beaucoup plus au développement de la répétition, à des moments différents, de bien faire comprendre aux gens, par exemple, que la mesurer le matin, juste au moment où vous venez de vous lever, vous devez poser les pieds à terre. C’est un travail que le think tank hypertension a réalisé. C’est 20 points d’augmentation de la pression artérielle qui, une demi-heure après, rebaisse. Et la nuit, c’est le fameux dipping, c’est la pression artérielle qui s’abaisse donc moi, je pense que l’avenir du dépistage, c’est plutôt de dire aux gens : répétez la mesure, mais pas au même moment. Et pas au moment où c’est le plus défavorable.
Atul Pathak : Oui, je crois que c’est une observation de physiologie intéressante qui montre aussi l’intérêt des nouveaux appareils de mesure qui vont pouvoir enregistrer le signal de façon continue et non invasive, donc répéter la mesure, intégrer la physiologie qu’on nous a apprise : le pic du petit matin, le dip de la nuit, l’effet de l’activité, l’effet des récepteurs musculaires, donc intégrer ce genre de données et évoluer avec cette capacité à acquérir le signal de façon continue, non invasive en accumulant des mesures de façon peut-être plus répétée et plus continue.
Xavier Girerd : Alors je pense qu’il y a une éducation, une nouvelle, il y a des nouveaux termes que les médecins ou les non médecins et non professionnels de santé doivent apprendre, mais beaucoup de professionnels de santé ne connaissent pas le terme de « dipping ». Le terme de « surge » qui est cette élévation de la tension quand vous mettez les pieds par terre, pas que vous êtes debout, juste le fait de passer de la position couchée à la position assise au bord de son lit, c’est un phénomène qui a été décrit par des Anglo-Saxons. Ils ont appelé ça le « surge ». En anglais – vous êtes très anglophone. Professeur Pathak – ça veut dire élévation, je crois, remontée brutale ?
Atul Pathak : Exactement, d’ailleurs ils disent le « morning surge », qui est l’équivalent du pic du petit matin.
Xavier Girerd : Alors c’est ce pic du petit matin, ça, c’était des informations nouvelles que j’ai grâce à ces appareils que j’ai proposé à beaucoup de patients, c’est que le pic du petit matin, tant que vous n’avez pas passé le moment de se mettre assis, il n’existe pas. Vous êtes réveillé le matin, allongé, vous ne vous êtes pas mis assis, vous avez une pression un peu plus élevée que quand vous êtes en sommeil profond, mais vous n’êtes pas encore en surge. Le surge, c’est juste le fait de se mettre debout. Alors c’est des choses qui n’étaient pas suffisamment standardisées avant, et je crois que c’est un point important.
Atul Pathak : Un commentaire sur ça. Les cardiologues connaissent cela très bien. C’est la différence entre les fluctuations de pression que vous observez quand vous mettez quelqu’un debout, au bord du lit, au bord de votre chaise de consultation et quand vous faites un tilt-test. Parce que quand vous faites un tilt-test, vous levez les jambes, mais pas suffisamment pour qu’il y ait les effets de la position debout avec la mise en jeu des muscles des membres inférieurs. Donc c’est très intéressant cette notion de morning surge parce qu’elle permet de dissocier ce qui est lié à la position, ce qui est lié à la mise en jeu des muscles des membres inférieurs et ce qui est lié à la régulation intrinsèque de la pression artérielle. C’est un phénomène très intéressant.
Xavier Girerd : Je pense que nous devrions, dans les années qui viennent, réellement inventer, Professeur Pathak, une médecine de précision dans le diagnostic de l’hypertension. Nous avons aujourd’hui les outils. Les outils peuvent être des tensiomètres de poignet qui ne font pas de bruit. Les outils peuvent être des capteurs qui n’utilisent même pas le gonflement d’un brassard, puisque ça utilise la méthode dite PPG, photopléthysmographie. Cette médecine de précision diagnostic, il y a tout à faire, tout à inventer. Moi, je suis un peu vieux, mais quelqu’un qui a l’avenir devant lui devrait participer à cela. Est-ce que vous pouvez faire un commentaire sur cette médecine de précision ?
Atul Pathak : Je vais aller dans votre sens. Je pense qu’il y aura dans les années à venir des nouveaux phénotypes de patients hypertendus que l’on va définir, non pas par la mesure simplement manométrique, mais par la mesure du signal. Et derrière le mot signal, je vais mettre plein de choses, pas que la mesure de la pression, comme on a l’habitude de faire, mais les signaux physiologiques, les signaux qui sont associés à la pression artérielle parce qu’on va aussi avoir la fréquence cardiaque, on va voir aussi la compliance artérielle, le moment de la mesure, la position des patients, la manière dont ils ont vécu leur journée. Et, à mon avis, ça va faire émerger des profils, des phénotypes qui ne seront pas uniquement définis par le niveau manométrique, mais par le niveau ou l’accumulation des signaux. Et ça va être le vrai changement de paradigme.
Xavier Girerd : Donc on peut dire que 2026, c’est l’année du dépistage national, mais c’est surtout l’année du début de la médecine de précision en hypertension, la médecine de précision diagnostic, en particulier.
Atul Pathak : Tout à fait.
Xavier Girerd : Alors on va passer à un dernier résultat qu’il est important de commenter. Ce résultat, c’est que : est-ce qu’on a, avant de faire une action de dépistage, une probabilité forte ou pas forte d’être, à la fin de l’action de dépistage, déclaré comme positif ? Il y a beaucoup de gens qui ne vont jamais mesurer leur pression ou qui ne l’ont pas mesuré depuis longtemps. Et donc la réponse est oui. Et c’est deux critères : c’est d’abord l’âge. L’âge est un très fort déterminant de la possibilité d’avoir une hypertension et je vous montre ces chiffres : si vous avez plus de 40 ans dans la cohorte Automesure Dépistage au Travail, il y avait 46 % des participants, presque un sur deux, qui avaient une pression artérielle en deuxième mesure, position assise en automesure donc, vraiment supérieure à 140 et/ou 90. Et puis, si vous aviez moins de 40 ans, on en avait deux fois moins. Donc voilà, il y a une grande inégalité, mais il y a aussi une grande logique : est-ce qu’il faut se dépister à 20 ans ? Probablement pas très intéressant. Est-ce qu’il faut se dépister à plus de 50 ? Alors là, c’est absolument indispensable. Est-ce qu’il faut se dépister dès 40 ans ? Ma réponse est clairement de dire oui. L’Assurance Maladie a raison de dire que le dépistage c’est pour tout le monde, au-delà de l’âge de 40 ans. Je rajouterai même : une fois par an, parce que c’est pas parce qu’on est normotendu à 40 ans qu’on ne le sera pas à 45, qu’on le sera pas à 41 ans. On ne peut pas savoir le moment où la pression artérielle va augmenter. Votre commentaire, Professeur Pathak ?
Atul Pathak : Pour paraphraser un publicitaire célèbre : si, à 40 ans, t’as pas fait un dépistage de ton hypertension artérielle, tu as raté ta vie ! J’exagère, mais finalement, c’est très intéressant parce que ça montre qu’il y a un effet peut-être seuil et que le choix qui a été fait de peut-être dépister les sujets de plus de 40 ans dans le cadre de cette grande campagne, a là un fondement scientifique, puisque vous mettez en évidence quand même des chiffres qui sont très parlants, donc je crois que c’est presque le motto de la campagne que l’on pourrait partager entre le think thank, la Fondation et l’Assurance Maladie s’ils nous écoutent.
Xavier Girerd : Bon, alors premier facteur, l’âge. Deuxième résultat, qui est beaucoup plus subtil finalement : le poids. Alors là, si vous faites un radio trottoir et que vous dites quelle est la cause de l’hypertension ? Il y a probablement 70 % des gens, ceux qui savent à quoi correspond ce mot hypertension, qui disent : « Je fais pas de sport, j’ai du surpoids, c’est le poids ! » Alors est-ce que c’est vrai ? C’est vrai, avant 40 ans. Mais ce n’est pas vrai après 40 ans. Et avant 40 ans, on a moins de chance d’être hypertendu, ça dépend de son poids et regardez les résultats : 33 % des moins de 40 ans, qui sont en surpoids/obésité, sont dépistés comme hypertendus. Alors qu’il n’y en a que 11 % qui le sont s’ils ont un poids standard, un poids normal. Donc oui, le poids a une importance avant 40 ans. Donc gardons ce message. Dépistez-vous : après 40 ans, c’est systématique, il ne faut pas laisser passer votre chance, vous devez connaître votre niveau de tension. Mais avant 40 ans, vous devez connaître votre niveau de tension si vous êtes en surpoids, en obésité.
Atul Pathak : Moi, je trouve ça fascinant. D’abord, ça donne des petites indications pratiques sur comment organiser, chez qui organiser le dépistage, mais ce que je vois aussi dans ces chiffres, c’est la bombe silencieuse que représente le surpoids de nos plus jeunes, les adolescents et les jeunes adultes. Je vais même aller un peu plus loin. Moi, je crois que cette information, il faut la mettre dans les mains des écoles, des pédiatres et de tous ceux qui s’occupent de la santé de nos plus jeunes car la mauvaise alimentation, la sédentarité fait actuellement exploser le risque de surpoids parmi nos citoyens les plus jeunes et qui sont le vivier de l’hypertension artérielle demain. Je crois que derrière ce message, il y a un plaidoyer peut-être pour une autre forme de campagne qui serait d’aller dépister l’hypertension artérielle chez les citoyens les plus jeunes, pas que chez les adultes, mais peut-être que ça pourra faire l’objet d’une action dans les années à venir. Mettre le poids sur le poids, mais peut-être dès le plus jeune âge.
Xavier Girerd : On pourrait dire qu’on va stigmatiser le surpoids et il ne faut pas pointer du doigt les gens, mais c’est pour leur bien. J’aimerais, Professeur Pathak, vous êtes cardiologue généralise, vous voyez tout, vous êtes spécialisé dans l’insuffisance cardiaque, l’hypertension aussi. Mais finalement l’hypertension, on risque quelle maladie ?
Atul Pathak : C’est très important ce que vous dites, parce que 40 % des hypertendus sont dans le déni. Ils parlent de petite hypertension, ils ne veulent pas reconnaître cette maladie ou cette situation, et une bonne façon peut-être d’arriver à agréger tout ce que l’on vient de voir, c’est de relier l’hypertension artérielle à une situation clinique ou à un risque qui parle au patient. Et donc peut-être faire le choix : quand on a quelqu’un qui est dans le déni, en fait, il faut lui laisser le temps. C’est bizarre, mais quand on est médecin, dès qu’on voit quelqu’un qui est en résistance, qui ne veut pas arrêter de fumer, qui ne veut pas reconnaître son hypertension, on tend à l’inonder d’informations, on veut absolument le convaincre. En fait, on fait exactement tout ce qu’il ne faut pas faire. Il faut accepter que les gens à ce moment-là ne sont pas prêts à entendre un certain nombre de choses, mais il faut ne pas les abandonner et on va alors adjoindre à cela des informations, on va transférer, on va partager les informations, on va dire je comprends qu’aujourd’hui vous n’avez pas envie de parler d’hypertension artérielle, je comprends qu’aujourd’hui, pour vous l’hypertension artérielle, ce n’est pas important, mais sachez que quand vous serez prêt jusque-là pour en discuter, allez sur le site du Comité de Lutte, allez vous informer sur le site de la Fondation. Il y a des informations pertinentes qui vont vous montrer que cette hypertension, elle fait le lit de l’AVC et que l’AVC, le handicap, c’est peut-être quelque chose qui a plus d’importance pour vous que cette simple hypertension artérielle, donc laisser le temps. Informer. Et connecter quelque chose qui paraît silencieux, pas important, à quelque chose qui est important pour ce patient-là. Lui, ça sera l’AVC, l’autre ça sera l’insuffisance cardiaque, lui le risque d’être handicapé, lui, parce qu’il y a déjà de l’hypertension artérielle dans sa famille, donc donner du sens à l’hypertension artérielle, au-delà d’une simple élévation de chiffres ou d’un simple risque.
Xavier Girerd : Parfait et j’aimerais aussi mettre en avant, pas combattre ce message, mais au moins le redresser. Le traitement de l’hypertension artérielle, quand elle est là, ce n’est pas uniquement la perte de poids. La perte de poids, ça a une très faible action sur la normalisation de la tension. Ça peut en avoir, mais c’est très faible. Quelques millimètres, même pas un point de différence, un demi-millimètre. Et donc l’hypertension, ça se soigne avec des médicaments et ça ne se soigne pas avec la perte de poids et le sport uniquement.
Atul Pathak : L’hypertension artérielle, c’est une maladie systémique, alors sans aller dans le détail, mais il y a énormément de systèmes qui se mettent en jeu. Qui sont peut-être quiescents sur le plan clinique, mais qui sont actifs. Et cette fausse croyance de se dire : j’ai réglé mon poids, j’ai diminué un certain nombre de paramètres et ma pression s’est normalisée, cela ne veut pas dire que la maladie a disparu. Il y a une fausse croyance entre les chiffres et la maladie. La maladie, pour la contrôler, il faut aller chercher l’aides médicaments qui vont bloquer tel ou tel système, même lorsque la pression artérielle semble diminuée ou contrôlée.
Xavier Girerd : On pourrait en parler longtemps de ces actes de prévention, ces actes de traitement, actes de diagnostic. On a déjà dit ce qu’on pensait et j’espère que la campagne de l’hypertension artérielle nationale va s’organiser du mieux qu’on peut, avec les outils qui marchent. Je sais que vous avez beaucoup participé depuis quelques mois aux outils qui marchent, c’est-à-dire la campagne organisée dans les pharmacies. Et dans les pharmacies d’un de nos partenaires qui sont les pharmacies Giphar : si vous voyez une pharmacie Giphar, allez chez eux, ils savent bien mesurer la pression artérielle. Ils ont un savoir-faire que tous les pharmaciens n’ont pas d’ailleurs. Parce que ça s’apprend, ce n’est pas évident l’hypertension. Ce n’est pas évident de mesurer, ce n’est pas évident d’interpréter. Qu’est-ce qu’on dit quand vous avez plus de 140-90 ? Si on dit : perdez du poids à quelqu’un qui a 50 ans, non ! Il y a une perte de chance. Est-ce que vous pouvez dire un petit mot sur ce partenariat entre la Fondation et les pharmacies Giphar ?
Atul Pathak : La semaine de l’hypertension, les journées de l’hypertension, les journées du dépistage… peu importe le nom, mais en fait, on a effectivement un partenariat très fort avec Giphar, qui inaugure aussi encore une fois quelque chose qui est soutenu par la loi et qui est soutenu par les actions, qui est de décloisonner le dépistage et la mesure de la pression artérielle et la mettre dans les mains expertes de nos collègues pharmaciens, qui ont accepté de se former, qui ont accepté d’utiliser les bons outils pour être des piliers dans le dépistage, dans le suivi de nos patients hypertendus. C’est une campagne qui est en marche. C’est une campagne qui est nationale et qui nous permet, dans l’écosystème des gens qui veulent faire mieux dans le domaine de l’hypertension artérielle, d’intégrer des acteurs de santé d’exception que sont les pharmaciens, qui sont aussi de très bons acteurs pour informer autour des médicaments, d’intégrer la mesure et de travailler en partenariat avec les patients et les autres professionnels de santé. Donc c’est une initiative très enrichissante qui, à mon avis, peut changer la manière dont on va regarder l’hypertension artérielle dans les années à venir.
D’après les données de la cohorte « Automesure Dépistage au Travail », deux facteurs clés influencent la probabilité d’un résultat positif lors du dépistage : l’âge et le poids.
L’âge constitue le facteur prédictif le plus puissant d’une hypertension artérielle. Les résultats indiquent une rupture très nette autour d’un seuil de 40 ans :
Face à ce constat, le Pr Girerd estime qu’un dépistage à 20 ans n’est pas nécessaire, mais rappelle qu’il est indispensable à partir de 50 ans, et parfaitement justifié dès 40 ans. Il préconise un dépistage annuel à partir de cet âge, rappelant qu’une tension normale à 40 ans n’exclut pas le développement d’une HTA dans les années suivantes.
Le Pr Atul Pathak rejoint cette analyse, soulignant que ces données apportent une validation scientifique claire à la politique de l’Assurance Maladie qui vise à dépister systématiquement les personnes de plus de 40 ans.
Alors que l’opinion publique associe fréquemment le surpoids à la cause principale de l’hypertension sans distinction d’âge, les données épidémiologiques apportent une nuance importante : l’impact du poids sur l’HTA est particulièrement prépondérant avant 40 ans.
De ces constatations émergent des consignes claires pour l’organisation d’actions de dépistage :
Le Pr Pathak alerte sur cette « bombe silencieuse » que représente l’augmentation du surpoids chez les enfants, adolescents et jeunes adultes, due à la sédentarité et à une mauvaise alimentation. Ces jeunes constituent le réservoir de l’hypertension de demain. Il plaide pour une sensibilisation précoce par l’école et les pédiatres, et propose de réfléchir à de futures campagnes de dépistage ciblant les plus jeunes en surpoids.
En conclusion, le Pr Girerd rappelle que pointer du doigt le lien entre surpoids et hypertension ne vise pas à stigmatiser les personnes concernées, mais à leur apporter une information essentielle pour leur santé.